DELTA

     

    nous suivons la trace effrayante de l'avenir

    sur les traces de pattes d'un animal traqué

     

    nous supportons l'obscurité

    dans nos habits en laine filée de la souffrance

     

    nous sommes le delta d'incendie

    nous entrons dans la forêt de la désespérance...

     

    Tradui par Aytekin Karaçoban

     

     

     

     

    POEMES D’HIVER

     

    1. Lumière

    la lumière à la plage

    est plus vieille que mes mains.

     

    elle enjambe

    ce que je veux savoir

     

    comme un bateau de pêche

    qui traîne lui-même

     

    2. Indésirable

    sous un journal non lu

    sur le banc qui ne me donne pas d’importance

    je trouve un briquet

     

    allumé sûrement

    maintes fois pour brûler

    l’obscurité indésirable d’hier soir.

     

    3. Légende

    sous ces feuilles

    une porte légendaire se ferme

    que l’hiver ne cesse de frapper

    pour y entrer.

     

    la légende de la lumière

    casse le temps

    pour surgir

     

    4. En exil

    le chemin ouvert naturellement

    qui passe à travers la pluie

    est comme un cavalier

    qui disparaît au loin

    dans un coucher de soleil

     

    y a-t-il un ciel qui parle en vain

    avec une bouche obscure

    envoyée en exil ?

     

    enfin, l’été mûrit

    dans une vigne non vendangée.

     

    5. L’amadou

    une branche qui se tend vers la nuit

    se brise pour un incendie lointain

     

    le feu meurt pour montrer sa sagesse

    le vent découvre la légende

    cachée sous la cendre

     

    laisse l’amadou de rester tel que

    une étincelle se fera démarrer

    et continuera en tout cas

     

    6 Sur la côte

    la joie de la fumée derrière la presqu’île

    la tristesse du phare au bout de la jetée

    sont des contradictions sans importances

    mais je ne sais pas pourquoi deux touristes sur la côte

    s’y installent dans une photo.

     

    depuis les profondeurs d’une voix

    quelque chose comme le ciel surgit

    « le feu est un amour dont il faut trouver la source »

    dit-il et se tait.

     

    lui ?

     

    peut-être.

     

     

    TABLEAUX DE CRAYON NOIR

     

    1.

    toute la journée sur les eaux de la mer verdâtre

    un bateau de pêche n’a cessé de naviguer comme un pigeon

    qui cherche à manger dans la pelouse du parc.

     

    2.

    il y avait des oiseaux sur les branches de trois pins

    qui murmuraient tête à tête dans le jardin.

     

    3.

    dans le brouillard matinal

    les cyprès sur les collines de Asiyan

    des bougeoirs de vœux plantés dans le sable

    à l’église de Sainte Triyada.

     

    4.

    la mer parle de quelque chose d’ancien

    avec des paroles coupées

    comme les morceaux de nylon

    laissés par les pécheurs.

     

    5.

    le vent voyou

    comme des soldats en congé

    qui passent en frôlant ma veste

    avec une chaînette à tournoyer à la main.

     

    Tradui par. A. Karaçoban

     

     

    PIERRE

    nous avons vu les enfants faits de troupe d’oiseaux

    dans la clarté après la neige

    dans le pierre que les anges jetaient par terre

    la nuit où un fleuve nous accompagnait

     

    pour la première fois nous avons cru au silence

    ainsi nous étions dans la patience

    la nuit où un fleuve nous accompagnait

     

    Traduit par : Aytekin Karaçoban

    nous avons vu les enfants faits de troupe d’oiseaux

    dans la clarté après la neige

    dans le pierre que les anges jetaient par terre

    la nuit où un fleuve nous accompagnait

     

    pour la première fois nous avons cru au silence

    ainsi nous étions dans la patience

    la nuit où un fleuve nous accompagnait

     

    Traduit par : Aytekin Karaçoban

    Punition  

     

    oublie le ciel

    sois une obscurité morte solitairement

    comme la défaite regardant par la fenêtre des trains de banlieue

    regarde comment les mouettes inspectent la mer

    éloignes-toi, pars, fonds en elle, décompose-toi

    puisque tu n’étais pas là.

     

    rends des comptes au goudron du fond des débris d’un navire

    comme un crabe coincé dans les cordages d’un port

    analyse le désespoir, résultat de ta solitude

    tu sais bien qu’il y a des feuilles qui tombent au premier   vent

    choisis-les, préfères la non-existence

    puisque tu n’as rien dit.

     

    observes   les fourmis dessinant la carte de la rigueur

    cours vers les arbres, supplies les racines

    les empreintes de pieds de n’importe qui sur le sable, trouves-les, débats-toi

    comme un léopard pourchassé

    mesure le vide entre toi et la nuit

    puisque tu n’as rien vu.

     

      A ce moment là  

     

    à ce moment là l’été parle avec un chardon

    le   ciel fait mine de partir et elle se méprend

    la farine gardée pour le pain de la peine.

     

    une des juments du troupeau met bas dans une plaine

    la terre revendique sa graine , elle se rétracte

    et renonce à aller vers l’ouest l’ombre grandissante des villes.

     

    comme un livre mouillé et gondolé

    les deux versants du canyons s’élèvent

    à ce moment là tombe dans le piège le renard de la nuit

     

    sur la côte quelques mouettes

    des ouvriers du pont, des cordages, le débarcadère, attendent la mer

    à ce moment là la mer viendra et   son sel enseignera la mer.

     

     

      Témoin de la nuit

     

    1

     

    quand tombe le secret des arbres avec la neige tardive

    quand se retire la mer prise de nos mains par l’orage

    quand reste une côte victime de l’agression de la nuit

    le papillon des morts avec quelle lumière s’éprouve-t-il

    comment regarde-t-il le miroir où s’usent les souvenirs

    des souvenirs qui maintenant sont des chats dormant sur leur fenêtre

    qui sont à une femme marchant seule sur une route ombragée

     

     

    Témoin de la nuit

     

    2          

     

    toute pierre veut marcher, regarde ça

    la cendre veut se souvenir, le sang veut

    verdir l’amorce de la flamme, dans les bras de la nuit

    les morts veulent rire, regarde ça.

     

    la terre creusée, la graine trouvée, le moisi

     qui peut donc expliquer l’étendue de son chagrin

    si la montagne s’est arrêtée ainsi, elle doit savoir quelque chose

    elle doit savoir quelque chose, si la mer s’est déchaînée

    cette solitude, cet amour, cette mort

    le souffle de l’oiseau crève la nuit, regarde ça.

     

     
    Témoin de la nuit

     

    3         

     

     Adieu le figuier

    Le sommeil de la chenille

    Le veilleur aux limites de la pluie

    La parole interrompue, le fil coupé

    La nuit.

     

    Adieu les lilas

    La porte frappée par le soleil

    Le nuage envahissant les chambres

    Le cheval qui bronche./boîte

     

    Adieu les pâquerettes

    les ciseaux laissés ouverts

    les épines et la résine.

     

    Adieu les morceaux d’avalanche

    la lumière de tes larmes

     

    Adieu le jardin où j’ai passé.

     

     

    Témoin de la nuit

     
    4
      elle descend en silence les marches de marbre

    derrière le minaret il y a la pleine lune

    les arbres sont pleins à craquer de nuages

    personne n’en connait le sens,

    des voyageurs oubliés sur la route,

    des enfants amassant le bruit des pas,

    de la nuit personne ne connait le sens.

    tout le monde s’ajoute

    au temps   et pleure.

     

     

      SABLE      

     

     je tiens une poignée de sable et

    par les tempêtes de fond

    éparpillée c’est l’écume

    d’un grand poisson

    dans les profondeurs

    c’est la descente silencieuse

    que je tiens dans ma paume

     

     

      RÊVES   

     

    le caillou indiquant le chemin à la nuit

    le rayon de lune coulant dans le sillon du poignard

    expliquent cela.

     

    souffrant de sécheresse la rose

    aux doigts mouillée par la rosée

    expliquent cela.

     

    cela : son absence.

     

     

      DÉLIT  

     

    touchant et au sable et au temps

    les mains des nuages

    comme une ancienne idée.

     

    cela devient un délit

    de regarder les ombres

    celles de ton front morne

     

    la croûte de ta blessure

    celles derrière ton miroir

    à qui doit-on la demander.

     

     

      ÉTRANGÈRE   

     

    avec les branches sèches ramassées dans la forêt de la séparation je prendrai

    feu avec toi, aurore blessée

    alors les pierres commenceront à parler et raconteront

    comment le temps pilla

    notre plant nourrit avec l’éclair.

     

    par une route à présent perdue sous les herbes, un jour si je viens

    dans la maison où jadis je vécu

    avec les souvenirs s’immobiliseront les meubles,

    comme un chien sommeillant qui soudain se redresse

    à une voix étrangère.

     

     

    UN CIEL   

     

    un vin se reposant dans sa jarre ; un ciel d’été

    nous ne voulons pas grand-chose   de plus mais plutôt que de vivre

    comprendre, écouter l’insecte retourné

    sur la dos et le chant de la mousse sur la pierre.

     

    ce sont des lettres cachetées avec la nuit ; les aînés

    regardent ce qui informent des anciens morts, à travers   les vieilles choses,

    à travers   votre porte laissée ouverte, tout ce qui est nécessaire pour faire un cheval,

    exemple, un hennissement, une crinière, une croupe, un fer-ignorant le cavalier-

    ils regardent ainsi, sans vouloir trop de choses.

     

    c’est toujours à cette heure que passe un ciel au-dessus de nous

    comment le grenadier fleurit, elles pensent à ça les femmes

    comment un chat, comment un bébé défaisant son lange s’étirent, à ça

    dans la profondeur d’Août, dans son cocon remue le sommeil

    comme le dernier visage de nos fils emportés

    et de nos filles perdues, un ciel que nos mémoires

    ne peuvent oublier : tranché par la nuit et le fer.

     

     

      Poèmes du temps passé  

     

    I.

     

    les rois vont à Babel montés sur un lion en pierre

    les poètes avec un nuage tiré par deux cygnes

     

     

    IV.

    Labarna le roi hittite demanda au savant Zada :

    pourquoi me conseilles-tu de symboliser

    par un cerf notre état ?

    il répondu ainsi :

    un cerf peut résumer tous les gouffres.

     

    VIII.

     

    chant de Cassandre :

    je suis un champs de tournesol

    toi, le ruisseau coulant en moi

    toutes mes fleurs faneraient

    si tu changeais ton cours.

    Dis-moi Orphée, comme un oiseau picore et s’immobilise

    de cette inquiétude en moi

    vers quel soleil me tourner ?

     

    XI.

     

    nous attendons Alexandre le Grand aux portes de Babel

    à plusieurs endroits les rayons de lune poignardent la ville

    de souffle en souffle le vent s’élève vers la nuit

    et lève le voile du silence

    il fait perdre le sommeil à la pierre, aux herbes,

    comme un poisson venant d’être pêché, dans nos bras

    le bonheur se débat et va se perdre dans les eaux.

     

     

    CRISTAL   

     

    tu m’as fait ta lumière

    comme le soleil

    dans la broussaille de l’été.

     

    je pousse ton cri.

     

    les oiseaux qui s’envolent m’étonnent

    comment ne mélangent-ils pas leurs ailes

    quand le soufre met   feu à la jaquette de la nuit,

    qui dévêtue s’éloigne.

     

    j’embrasse ton éclair.

     

    lors du même hiver

    malgré le départ de la neige

    quel dieu a organisé pour nous

    la densité de l’amour.

     

    j’entre dans ton obscurité.

     

     

     

     

    LES INCERTITUDES   

     

     

    IV.

     

    Nous vous avons donné les mathématiques. Pour que vous calculiez et sachiez. L’inquiétude de la lumière formée par les rayons de lune sur la mer, la gaffe au rendez-vous de la lune avec la nuit, le silence de la rocaille escaladée par la nuit…mais vous avez mal calculé. Comme chaque peuple vous avez consacré vos fautes. Vous arriviez tout juste d’en bas c’était compréhensible par la vapeur fumant de vos bottes. Mais c’est vrai que vos mains ont été faites de profondeur. Ainsi de temps en temps c’était leur départ dans le vide, et aussi leur venue pleine de regrets. La sueur de votre front ressemble à la pluie gouttant sur les devantures des boutiques du bazar. Vous sentez la séparation. un instant inespéré. Le nid des pierres du jardin. Le   chemin de l’escargot. La racine.

     

    Dites : sur votre visage est-ce un bonheur devenu angoisse avec le retard d’un voyageur attendu ? Dans nos oreilles est-ce telle une main portant un pain chaud une voix contente endurant la souffrance ? passant à travers les lumières du soir est-ce la pluie qui coupe nos rues à la vertical ? Ou bien est-ce la mauvaise réponse d’un problème posé les paroles de ces hommes qui n’intéressent personne ?comme le tissu tendu pour dessiner des oiseaux et des fleurs jusqu’où va-t-on étirer nos paumes ?

     

    Nous vous avons donné les mathématiques. Calculez et sachez.

     

     

      V.

     

    En partant n’oublie pas   le chagrin de la porte que tu refermes. Ni le silence de tes fenêtres te fixant quand tu t’éloignes de la maison. Réfléchis encore une fois, as-tu tout pris ? Le passé des narcisses fanés dans le vase, la curiosité du balcon s’allongeant sur la rue, le chagrin des deux tourterelles aux quelles tu as oublié de donner du blé, l’effort de ton chausson à l’envers dans le soleil tombant au coin du tapis, le désespoir de ton coupe-ongle laissé ouvert devant ton miroir, le matin la déception de la confiture aux coings laissée intacte au petit-déjeuner, l’obscurité d’yves bonnefoy dans ses poèmes…

     

    C’est vrai, on oublie forcément quelque chose en partant. Par exemple devant un  « au revoir »le mot qu’on avait pensé ajouter, pour manger en route la pomme sortie de la corbeille, la chanson murmurée du soir à aujourd’hui…

     

    Qu’avait dit rené char : « le fruit est aveugle, c’est l’arbre le voyant ». en partant oublie le nom de la ville que tu quittes.   jamais son souvenir !

     

     

    VI.

     

    Nous ne sommes pas le prolongement de vos ombres nous. Si nous nous arrêtons pour palper les cailloux sur le bord du chemin, c’est que nous souhaitons connaître ceux partis avant nous. Peut-être que nous pouvons trouver une voix innocente ou bien un reste d’une journée. Écrasée sous le poids des préjugés sur nos index peut escalader un insecte à la forme inchangée. Si nous nous sommes accroupis le long du fleuve, ne vous demandez pas ce que nous cherchions, comprenez ce que nous avons trouvé, c’est assez.

     

    Dites : les rayons de lune sur ton visage avec un cavalier la nuit est-ce le dernier voyage ? Le pistolet choisi pour un crime avec une main jouant de la lyre c’est le résultat de quoi ? Quel est le sang de la différence de valeur entre croire en une motte de terre et en une montagne ? Marcher le long des haies. Derrière le dernier arbuste, regardez la ville qu’on aperçoit. Regardez avec frayeur vos pertes. Sortez de vous-même. Soyez.

     

     

    VII.

     

    Certaines personnes prennent continuellement la terre que nous foulons. Et ils l’emportent ailleurs. Ne restent ni nos traces de pas ni une distance connue. Ils appellent ça la liberté cette obscurité rampante sous l’écorce de l’arbre. Nous parlons d’une sortie de guerre victorieuse. Mais ici il n’y a ni cheval à la face décomposée, ni flèche à la recherche de son carquois. Voilà les directions sont bien à leur place : l’est, l’ouest, le nord, le sud.

     

    Descendant de la montagne et venant comme la nuit, une rumeur circule dans les rues. Ils vont nous prendre et nous emmener et les yeux bandés au pied d’un mur de silence… bien sûr que nous nous souvenons des choses qu’ils ont subies : mis entièrement nus, ils les ont pendus par les pieds. Les souffrances étaient si nombreuses qu’ils ne les entendaient pas. Ils en ont choisi un pour le tuer. il était petit. L’histoire pouvait s’y opposer. ils ont annoncé aux gens de la ville qu’il avait l’âge suffisant pour mourir. Et ils l’ont tué.

     

    Gens de la ville ! A quel cri votre oreille est-elle devenue sourde ? A quelle luminosité vos yeux sont-ils devenus aveugles ? A quels mots coupants avez-vous perdu votre langue ?

     

     

    VIII

     

    Il n’y avait personne alors. Il y avait des orties blanches mouillées par la dernière pluie. Des nuages se dispersant à l’ instant tel le sommeil d’un chien de rue. Dites-le que de la pierre nous nous sommes réveillés pour rien ! N’avons-nous pas vu de nos propres yeux les oiseaux se joignant à l’aube ! Comme une maison abandonnée, où on va des années après, en silence. Demandez à celui qui a découvert l’ombre. Tout comme les cormorans sur les brise-lames ouvrent leurs ailes pour les sécher   n’avons-nous pas ouvert nos yeux ? En regardant un fleuve, nos épaules ne se sont-elles pas touchées ?

     

    Il n’y avait personne alors. L’hiver avait coutume de venir d’abord au terrain de foot des enfants. A l’odeur des serviettes jetées derrière le fauteuil du barbier du quartier, à la tache de chaux sur la casquette du gardien du chantier, au journal laissé à notre porte, à la bouteille de lait et au pain. Avons-nous écouté pour rien la voix de la nuit ! N’est-ce pas avec ces pieds que nous avons marché sur la route pavée des pierres du désespoir de la jeunesse ! A présent, à la quarantaine nous vivons avec le couteau planté dans le dos de nos vingt ans. Non, nous n’en sommes pas étonnés.

     

     

    X

     

    Je refuse le sang. La condamnation d’un fleuve. Ce pardon doit être une erreur montée par le miroir. Lorsque j’ai été tiré hors de ton éclair, des restes de la nuit qu’avais-je d’autre en main ? D’autre qu’une ombre tourmentée sur un canapé, sous un eucalyptus un jour d’été !

    Tu as arrosé le fer. Tu as relevé le voile de la nuit et tu as dit « regardez ! », « cette chose n’existe pas, ce delta attendu, cette route sans nom sur la face innocente de la mort, le souffle du cuivre, n’attendez pas pour rien, cela n’existe pas ! ».

     

    Je refuse les racines du silence. Non, je ne suis pas ça. Les restes du meurtre commis par leurs âmes. Entre les câbles, les pansements, les injecteurs, on voit la coupe d’une route. Qui peut bien passer sous les arbres là ? Ils nourrissent le mal. La peur du bonheur. Les rapports qu’ils tiennent pour les gouffres.

     

    Lorsque j’ai été menacé par le ciel, c’est toi la première   qui est sortie un pas devant. Tu m’as protégé contre l’automne. J’avais compris que tu étais ça. Celle qui vient des étoiles massacrées. Celle qui s’assoit, avec une couronne faite de feu, sur le solitaire et froid trône de mon pays.

     

     

     

    IX.

     

    Oui, c’était le matin. le grand drapeau sur la place du débarcadère, était complètement trempé de la pluie tombée durant toute la nuit. Comme les ouvriers emmenés par les policiers à leur dernière manifestation. Nous regardions ensemble la mer adossée aux peurs. Le ciel emportant le bleu de la mer, les mouettes se promenant pour chaparder le temps, la solitude jetant l’ancre à midi, le chagrin se débattant au bout de la ligne du pêcheur, les bateaux-mouches pressés, les remorqueurs, les lignes de la ville.

     

    Oui, c’était le matin. Nous étions là avec toi.   Dans une de tes voix. Toi tu étais venue avec toi-même en entier. Dans les lilas capricieux il y avait tout le sérieux du mois de Février. Les preuves d’un monde tracées par la poussière. L’incertitude d’un voyage en préparation. Une décision qui dirige les mains des vieux platanes. Les jours étaient comme une pierre sacrée se cherchant un sacrifice. Inchangés, absolus : Lundi, Mardi, Mercredi…

     

    Oui, c’était le matin, nous étions là. notre fin était la querelle d’un ciel. Le port s’allongeait de nos défauts. Si nous n’étions pas là il ne se serait pas réveillé le rêve des morts de chevaux courant dans les prés. Nous étions le dédommagement d’une faute non revendiquée. Nous n’étions pas croyants mais nous vénérions.

     

     

    XI.

     

    As-tu rapporté cette terre du pays lointain formé sur ton front ?de la frontière délimitée par les traces de pas de bébés ? est-ce le crépuscule couvrant la poitrine tâchée par la bouche qui tête ? Lève-le, que le début soit visible une fois encore : oui, tu étais parmi les gens. Ton cou, était l’inclinaison d’un fleuve vers la mer. Personne n’était au courant de tes voyages entrepris d’un regard depuis la frontière vers au-delà.   Avec admiration et avec un sourire j’ouvrais le chemin fait de rocs tranquilles.

    Est-ce dans cette terre que tu as élevé la grandeur en toi ? Comment a été différente des autres ta genèse ? Est-ce ta colère aiguisée des choses qui te rend seule ? Non, ne clos pas tes lèvres ! Qui peut bien savoir la direction des mots ? Voila, un lointain pays et une terre rapportée de là-bas. Puisque tu avais des mains, tu auras pu la lever plus haut. Tes mains : un temps silencieux.

     

    En premier c’est ton épopée que j’ai lue écrite avec un éclair en quelques mots… en passant par la porte des nations, ma main brûlée à un cri dans un morceau de tablette.

     

     

     

    UN SILENCE BRISÉ

     

     lorsque je suis venu le soleil restait là immobile

    le figuier aussi restait immobile

    la solitude d’un verre d’eau laissé sur la fenêtre

    l’étonnement des tiges d’une pelouse taillée

    l’humidité du linge ramassé sur le fil

    le vide, restait immobile là.

     

    il n’y avait personne.

    quel était l’effort résidant dans les racines de l’aube ?

    j’ai cherché en vain la parole que l’été dit en partant

    dans les carapaces d’insectes séchés sur les branches

    dans le temps avançant sous la peau de la nuit

    dans les derniers chants des cloches étouffés sous la pluie

    en bas, dans son inclinaison nette ta maison vidée.

     

    j’ai attendu ainsi dans le silence brisé

    avec les oiseaux sombres qui reviennent au soir

    dans ton lit avec le fleuve portant une lumière autre

    avec la pose d’un homme de Dieu donnant à manger aux pigeons

    avec la route coupée entre le pain et le couteau

    avec l’insomnie saignant l’automne.

     

    dans le delta des directions inexplorées

    dans la publication étendue des contes

    avant qu’il ne soit trop tard je dois dire ce qu’en premier j’ai vu :

    lorsque je suis venu le soleil restait là immobile.

     

     

      L’AILE OUVERTE     

     

      nous sommes debout avec nos plus anciens visages

                          aux portes du crépuscule

    sur nos bras les bustes des temples détruits

    nous parlons de choses compréhensibles et simples

                          à propos des jours à venir

    nous disons qu’à présent ne noircira plus l’argent de la parole

    pas même l’ombre d’un nuage ne tombera sur nos fronts

    les morts aussi mangeront ce qu’ils mangeaient à l’automne

    la nuit rangera le lieu de battage en désordre de ton sommeil

    nous écouterons une fois encore l’histoire de la terre

    telle la branche qui résiste à la poussée du vent

    telle la majesté dans les ailes ouvertes de l’aigle

    nous surprendrons l’eau et le feu avec nos questions :

    peuvent-ils dire la chanson du chemin partant de l’aube

    la pluie s’accumulant dans le casque du soldat abattu

    l’incendie continuant dans la forêt du sang ?

     

     

    traduit par Claire Lajus

     

     

     

      LA SÉCHERESSE VECUE PAR LES ROSES

         

    1.

    le soleil se perd

    dans les lignes d’un zèbre

    je vois avec le sang

    l’ombre, la salamandre qui découvre

    dans ce brouillard-là 

    le rêve est ton chemin, dit-il

    l’enfant qui regarde la mer

    dans ce brouillard-là 

    parmi les bougainvillées

    par une voix perdue. 

         

    2.

    la nuit griffe le visage des pêcheurs

    les cormorans rêvent sur les rochers 

    avec ton sommeil. 
     

    les voiles des femmes qui travaillent dans les champs

    comme les drapeaux hissés sur le canon pendant la revue

    qui s’agitent par ton vent. 

    l’eau chante la chanson du mystère

    l’explication d’un mythe

    par tes mots.  
     

    3.

    comme une pensée démodée

    les mains des nuages

    qui touchent le sable et le temps.

    il est un délit 

    de regarder les ombres

    sur le front d’un mort. 

    à qui il faut demander cela

    la croûte de la plaie

    derrière le miroir. 

     

     

    4.

    comme une vague déchirée

    tes regards, vers celui qui s’en va

    vers des herbes écrasées. 

    moi aussi, j’avais regardé ainsi

    un fleuve qui coule sans arrêt

    les pierres l’avaient compris. 

     

     

     

    5.

    les cailloux qui montrent le chemin à la nuit

    le clair de lune qui coule dans la gouttière du poignard

    racontent cela. 

    la sécheresse vécue par les roses

    la rosée qui mouille tes doigts

    racontent cela. 

    cela:

    l’absence.

     

    Traduit  par Medine SÝVRÝ
     
     
     

    FREDONNE UNE CHANSON

     

    fredonne une chanson Yusuf* ne va pas à la maison ce jour

     tu viens de sortir de l’école tu as de la craie partout sur toi dehors

     il ne pleut pas il fait un temps merveilleux

    quand je venais une fleur a touché mon front mon front est mouillé pour cette raison

    prends ce poème essuie d’abord tes mains avec ces vers

    tu viens de sortir de l’école tu as de la craie partout sur toi

     

     Yusuf si tu m’écoutes allons chez nous

     mon épouse est à la maison elle sera contente de te voir

    elle déprime ses derniers jours enfant foyer ménage comme tu le sais

     on achèterait un chocolat pour l’enfant des narcisses pour mon épouse sinon

     on va gargariser nos bouches de sang avec une bouteille de Hitit**

     

     ne préviens pas les vôtres téléphone

    si tu veux ils supposeront de toute façon que tu es avec nous

    je viens de penser à l’instant comment vivre le monde notre pays

    dans la crainte et dans la peur comme c’est le cas à présent

    fredonne une chanson Yusuf ne va pas à la maison ce jour

                                                            Traduit du turc par Yakup Yurt
    POUR UN ECLAIR

     

    le ciel conçu pour un éclair

    les voix sauvages qui interprètent la forêt

    le fond : l’écho qui trompe le temps

    marchent sur le sang, s’arrêtent

    comme si c’était facile.

     

    je trouve enfin l’enfer que je cherchais

    la respiration de la glace

    l’architecture de la mort

    les dimensions de la séparation

    comme si c’était facile.

     

    le plus difficile est de se taire, bien sûr,

    lorsque les hommes  en  tête de la carte de trahison 

    divisent la géographie de notre sommeil

    comme si rien ne s’était passé.

     

    Traduit du turc par Aytekin KARACOBAN

     

     

    COUR D’HIVER

     

    tout était profond, les traces sur la neige,

    les oiseaux noirs que nous, immobile, regardions.

     

    la cour d’hiver était l’autre rive d’une mer.

     

    alors pourquoi avions-nous pleuré à côté d’un puits

    pourquoi avions-nous regardé avec inquiétude le passage de l’automne

    avions-nous cherché l’aube en mettant nos mains sur nos fronts.

     

    la cour d’hiver était l’écho d’une forêt.

     

    que fallait-il plus que notre mort pour partir

    mais nous savions, c’était le temps de décomposition du fer

    l’eau était fatiguée de porter son propre fardeau

    les ombres étaient des idées renoncées.

     

    la cour d’hiver était l’après d’un incendie

     

    si la pierre met son silence au milieu

    si la branche cassée pour tisonner le feu parle

    si le soir, ce pays bleu, nous appelle

    si la rivière qui change son lit vient derrière nous

    si la pluie qui surprend la nuit se retire dans son nuage

     

    la cour d’hiver était la fin d’une chanson

     

                               
                                  Traduit du turc par Aytekin KARACOBAN
    CIEL

     

    le ciel d'été ; du vin qui se repose dans sa jarre

    nous ne voulons pas autre chose que vivre

    nous voulons comprendre l'insecte renversé

    nous voulons écouter le chant de la mousse sur la pierre

    les vieillards sont des lettres scellées par le silence

    qui donnent des nouvelles des morts, des choses anciennes

    ils regardent par votre porte restée entrouverte

    ils regardent comme s'ils voulaient faire du cheval par exemple

    hennissement, crinière, croupe -on ne connaît pas le cavalier-

    ils regardent comme ça, sans demander trop de choses

     

    toujours à cette heure un ciel passe au dessus de nous

    les femmes se demandent comment les grenadiers fleurissent

    comment s'étire le chat, le bébé dans son lange dénoué

    dans la profondeur d'août, le sommeil bouge dans son cocon

    un ciel comme le dernier visage de nos filles et fils emmenés

    qui ne s'efface de notre mémoire

    un ciel ; partagé pour le fer et la nuit

     

                                     Traduit du turc par  Aytekin KARACOBAN

    ÉTRANGER

     

    je brûlerai avec des brindilles ramassées

    dans la forêt de la séparation l’aube que tu as blessée

    là les pierres commenceront à parler et raconteront

    comment le temps a pillé

    le rejeton que nous avons nourri d’éclairs.

     

    si je viens un jour, par le chemin couvert d’herbes

    les meubles bougeront, dans la maison où j’avais vécu autrefois

    avec un bruit étranger comme un chien

    qui se dresse de son sommeil

     
                          Traduit du turc par Aytekin KARACOBAN
    LYRIQUE

     

    tu reviendras un jour

    comme un arbre plongé dans les cris des oiseaux,

    appuyée contre au mur triste du coin tu attendras

    avec une branche de mimosa dans la bouche.

     

    je suis menteur des clochettes.

     

    tu diras que tu te souviens de tout, que tu n’as pas oublié

    que les jacinthes pleuraient à ton départ,

    que les cailloux te suivaient

    que le soleil traçait ta silhouettes avec ses doigts.

     

    je suis menteur des jasmins.

     

    lorsque tu reviendras, toutes les faucilles seront ta voix

    la pâte à pain pétrie avec l’éclair cuira

    ils nous écouteront, comprendront enfin

    la nuit se calmera, le ciel se pulvérisera, le son se tordra.

     

    je suis menteur des songes.

     

                         Traduit du turc par Aytekin KARACOBAN